Publie Net et Meydan dans Livrés à domicile

Il existe plusieurs émissions littéraires à la télévision. Personnellement, je ne regarde pas la télévision, mais grâce à internet, je peux en suivre certaines qui me plaisent bien. Parmi celles-ci, Livrés à domicile, héritage de l’émission Mille-Feuilles, présentée par Thierry Bellefroid sur la RTBF (télévision publique belge francophone). C’est malheureusement la SEULE (!) émission TV littéraire en Belgique francophone. Ce que j’aime particulièrement c’est le concept: on sort du studio pour aller chez le/la lecteur/trice. On y parle romans, nouvelles, BD,… et littérature en numérique. Bien entendu, l’idéal serait qu’on arrive un jour à ne plus distinguer “numérique” et “papier” et que l’on présente et critique une oeuvre pour ses qualités et non le format sur lequel il est proposé. Et la section numérique est courte, trop courte… Mais, on avance, tout doucement, mais on avance. Je remercie donc Michel Dufranne, chroniqueur de l’émission ainsi que toute l’équipe de Livrés à domicile, d’avoir présenté Meydan ainsi que publie.net lors de leur émission du 16 avril. Regardez, c’est par ici…

Regardez en vidéo Livrés à domicile – Lundi 16 Avril – 22:50 – La Deux.


La littérature turque en bibliothèque

Lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet d’anthologie qu’est devenu MEYDAN | la place, mon idée principale était de faire découvrir de nouveaux auteurs contemporains turcs aux lecteurs francophones mais aussi de donner envie de lire plus de littérature turque. C’est une des raisons pour laquelle j’ai sélectionné des auteurs déjà traduits en français tels que Latife Tekin, Ahmet Ümit et Perihan Mağden, et je continuerai certainement dans cette optique sur le prochain volume.

J’ai profité de ma visite parisienne la semaine dernière pour me rendre à la bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou afin d’explorer leurs étagères de littératures étrangères et plus particulièrement de textes turcs en traduction. Et quelle belle surprise, ils ont plein de livres traduits du turc ainsi que des anthologies, des dictionnaires et autres ouvrages d’apprentissage de la langue turque. Si la lecture des courts extraits d’Ahmet Ümit, de Latife Tekin et de Perihan Mağden vous a laissé l’eau à la bouche, filez en bibliothèque ! Surtout que certaines publications, comme le premier roman de Latife Tekin, Sevgili Arsiz Ölüm | Chère Défunte traduit par Leslie Anagnan et paru chez Stock en 1997 est épuisé. J’ai également exploré quelques librairies parisiennes et la diffusion d’oeuvres traduites du turc en librairie m’a parue bien moins riche. Et si vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous souhaitez lire, vous n’avez pas beaucoup de chances de vous y retrouver. Dans certaines librairies parisiennes que j’ai visitées, la littérature turque se retrouvait parfois dans la section Moyen-Orient, parfois dans les Balkans. Et à part les plus connus tels que Orhan Pamuk, Elif Şafak ou Yaşar Kemal, il n’y avait pas beaucoup de choix. À mentionner tout de même le beau (et nécessaire) travail de présentation de la Librairie Compagnie qui propose un “Dictionnaire des écrivains turcs traduits en français“. Mais je ne l’ai pas visitée et ne pourrai pas vous dire ce qu’il y a sur les étagères.

Profitez donc de l’offre en bibliothèque pour découvrir d’autres auteurs tels que les classiques Nazim Hikmet, Ahmet Hamdi Tanpınar ou Yaşar Kemal, et autres contemporains tels que Murat Uyurkulak, Aslı Erdoğan ou encore Hasan Ali Toptaş.

Je suis certaine qu’il y a d’autres bibliothèques à travers la France mais aussi en Belgique et dans d’autres pays francophones, qui proposent de la littérature turque en français. C’est aussi le cas de l’Astrolabe de Melun qui avait notamment fait un relai pour Meydan (un tout grand merci de nouveau !).

Si vous connaissez d’autres bibliothèques, votre bibliothèque de quartier par exemple ?, qui proposent de la littérature turque en français, n’hésitez surtout pas à ajouter des liens en commentaire. 


Ece Temelkuran “Enregistrez!”

Vous avez peut-être suivi l’actualité en Turquie concernant les arrestations massives de journalistes, d’auteurs, d’académiciens, d’activistes et autres intellectuels sous prétexte de “lutte contre le terrorisme kurde”. Ce sont de bien tristes jours pour la Turquie.

L’engagement, qu’il soit politique, linguistique, littéraire, a une place importante dans l’anthologie Meydan | la place, et ce n’est pas un hasard si parmi les auteurs que vous pouvez y découvrir se trouve Ece Temelkuran. Journaliste primée, elle est l’auteur d’un premier roman “Le son des bananes” dont vous pouvez lire un extrait dans Meydan | la place.

Temelkuran s’est fait renvoyée le mois dernier de son poste fixe au journal HaberTürk où elle tenait une chronique, pour avoir “trop parlé”. Elle ne tient en effet pas sa langue dans sa poche… elle fait son boulot de journaliste ! Il y a deux semaines est sorti en Turquie son dernier livre “Kayda Geçsin” que je traduirai ici comme “Enregistrez !” car l’auteur veut que l’on se souvienne des propos qu’elle a énumérés à travers ses chroniques, posant un regard critique sur l’actualité turque des deux dernières années.

Je n’ai pas confiance dans le mot espoir, je préfère le mot persévérance. Même si je n’ai plus d’espoir, il me reste toujours la persévérance. Je persiste à avoir cette foi en l’être humain, que malgré tout, au sein de ce pays, il reste un grain de bonté enfoncé coup après coup au plus profond de chacun.

Nous sommes engagés. Nous sommes donc là.

Nous parlerons bientôt littérature et notamment de son roman “Le son des bananes” sur ce blog. Au milieu de son combat de journaliste, et vivant entre Tunis et Istanbul, Temelkuran travaille actuellement sur un nouveau roman.


Meydan | la place en Turquie (et quelques notes sur les droits de traduction)

Le magazine littéraire turc Sabit Fikir s’est intéressé à Meydan | la place et m’a contacté pour un entretien.  Je suis vraiment ravie que l’anthologie puisse aller au-delà les frontières (et c’est bien là une des nombreuses opportunités que nous offre le numérique). L’anthologie Meydan | la place n’est bien entendu pas conçue pour un public de lecteurs turcs, mais je trouve qu’il est essentiel que les lecteurs de la langue d’origine et notamment les auteurs, traducteurs, éditeurs… reçoivent cette information et surtout, qu’ils puissent comprendre la démarche Publie Net : le travail d’équipe, l’importance d’explorer les possibilités du numérique (ici avec l’insertion audio des lectures faites par les auteurs de leurs textes et les images du projet Marmaray), le travail de distribution et de médiation notamment à travers les bibliothèques, les lecteurs actifs sur les médias sociaux etc. (j’en profite pour remercier tous ceux qui ont donné une place à Meydan sur leurs blogs, sites, pages FB et twitter…et qui contribuent ainsi à faire vivre ces textes chaque jour). C’est un exemple de travail qui vaut la peine d’être partagé et c’est une des raisons pour laquelle je me donne la peine de présenter Meydan | la place en anglais et en turc sur ce site et ailleurs.

Lors de l’entretien avec Sabit Fikir, j’ai repris des propos que vous aviez déjà lu sur ce site, dans les coulisses de Meydan et dans le Making-of de François Bon. Je vous propose ici quelques extraits traduits pour les compléter.

La littérature turque en France
par Didem Çelik

Ce projet est d’abord né d’un effort personnel de présenter des auteurs qui n’étaient pas ou plus traduits en français. Afin de permettre aux lecteurs de lire des oeuvres disponibles en français, nous avons proposé des auteurs déjà traduits, comme Ahmet Ümit, Latife Tekin et Perihan Mağden, aux côtés d’auteurs encore inédits en français comme Hakan Bıçakçı, Karin Karakaşlı et Ece Temelkuran.

Nous avons ajouté des photographies du projet Marmaray pour refléter l’aspect “en construction” de Meydan | la place.

Nous sommes une équipe internationale (je vis à Amsterdam. Christine Jeanney et François Bon vivent en France, Roxane Lecomte à Bruxelles, Gwen Català en Thaïlande). Être connecté était essentiel pour mener à bien ce projet : une bonne partie de nos conversations se faisaient sur twitter et par e-mail. Cette connection “de proximité” est indispensable, pour se soutenir et établir une relation de confiance.

Cette anthologie inclut des textes et des auteurs que j’ai choisi, présentant ainsi une perspective personelle de la littérature turque contemporaine (je ne pourrai pas traduire des textes qui ne me plaisent pas). J’aimerais beaucoup travailler avec d’autres traducteurs dans le futur afin justement d’explorer d’autres perspectives. Avec Publie Net, nous allons présenter un riche éventail de la littérature contemporaine turque aux lecteurs francophones à travers une publication annuelle de Meydan | la place. Nous aimerions bien entendu présenter des oeuvres complètes de certains auteurs, mais la bonne volonté  n’est pas suffisante. Il faut pouvoir acheter les droits numériques de ces oeuvres, et permettre à tous les acteurs – auteurs, traducteurs, agents, éditeurs, d’être rémunérés. Le projet tel qu’il est construit actuellement est entièrement professionnel mais tient également de la bonne volonté, de la passion et de la motivation de tous ceux qui y ont participé.

Avec cette dernière citation, je m’adresse surtout aux agents littéraires qui nous ont jusqu’à présent cédés gratuitement les droits de publication des extraits de leurs auteurs en numérique (et je leur en remercie), mais que pour la suite, certains tendent à ressortir les mêmes contrats que pour l’édition papier, ce qui n’est pas possible à soutenir. Notre démarche de travail est différente et il nous faut des moyens différents pour continuer. Je n’ai pas de solution toute faite, et je ne suis pas la seule à réfléchir là-dessus. C’est un espace qu’il nous faut encore construire ensemble. Je citerai pour terminer une phrase du petit point de route publie net de François qu’il dit au sujet des attentes qu’il avait des sociétés de droit d’auteur et qui je trouve est important dans le cas de la traduction littéraire. Je pense aussi qu’il nous faut

définir de nouveaux modes de rémunération qui puissent être liés à ce changement d’écosystème


En attendant Ahmet Ümit…

Ahmet Ümit

Ahmet Ümit, l’auteur de Bab-i Esrar / La porte mystérieuse dont vous pouvez découvrir les premiers chapitres dans Meydan | la place, est en pleine finition de son dernier roman. Il m’a donc promis un entretien spécial pour “Meydan | la place” dans le courant du mois de mars. En attendant, afin de vous permettre de connaître Ümit de plus près, je vous propose d’écouter cet entretien faisant partie d’une série de reportages avec portfolios sonores réalisés à Istanbul par Clément Girardot pour Mediapart, ainsi que les Flâneries au coeur d’Istanbul avec l’auteur, entretien également réalisé par Girardot pour le site Mashallah News. Bonne écoute et bonne lecture, en attendant l’entretien Bab-i Esrar/La porte mystérieuse.

 


La parole de Karin Karakaşlı

Image extraite du livre hommage à Hrant Dink.

Des milliers de personnes ont manifesté leur mécontentement hier à Istanbul face au verdict de la justice concernant le meurtre du journaliste arménien Hrant Dink, il y a cinq ans (voir pour plus d’infos le billet de Guillaume Perrier sur son blog Au fil du Bosphore). L’auteur et journaliste d’origine arménienne Karin Karakaşlı, dont nous vous présentons une nouvelle dans Meydan | la place, s’est adressée hier à la foule stambouliote. L’engagement des auteurs et des artistes est ici une réelle nécessité. Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ece Temelkuran avaient déjà prêté leur plume au livre Hrant’a… Ali topu Agop’s at (À Hrant… Ali passe la balle à Agop), publié en hommage à Hrant Dink.

Ici j’aimerais partager avec vous un très court extrait que j’ai traduit de l’émouvant discours prononcé hier par Karakaşlı (la version turque est disponible dans son entièreté sur le blog de l’auteur et journaliste Yekta Kopan).

Couverture du livre hommage à Hrant Dink paru chez Kırmızı yayınları

Le 19 janvier n’est pas un jour de commémoration. Et ne l’a jamais été. D’ailleurs, aucune des nombreuses douleurs subies sur ces terres n’a eu son jour de commémoration. Le jour arrivé, c’est dans notre solitude que nous nous affligeons tous de nos malheurs vécus.

Puis arriva le 23 janvier. Il y a cinq ans. Les obsèques d’un journaliste arménien condamné en justice pour “Insulte à l’identité turque”, déclaré ennemi de la Turquie, nous ont tous réunis. Parce que Hrant Dink allait soigner toutes les souffrances de ce pays. Ils lui ont tiré une balle dans le dos, en plein jour, en pleine foule, ici-même, sur cette avenue Halaskargazi où nous nous trouvons maintenant. Ils ont ainsi fait de nous les témoins de cet assassinat.

Ils nous disent que le dossier est clos. Est-il clos ce dossier ? Hrant Dink n’est pas un dossier, il est une blessure… Nous voilà arrivés à la dernière sortie avant le pont. Aucun règlement ne sera clôturé, aucun rêve ne sera fondé, aucune justice fiable, aucun pays vivable, avant que nous ne le traversions tous de plein droit. Autrement, il ne sera que mensonge et un jour, s’abattra sur nos têtes. Nous nous effondrerons tous ensemble.

Il est passé le temps de donner sa parole, il nous faut à présent la tenir.

On se le promet ? Cette affaire n’est pas encore terminée.

On se le promet ? Ils n’ont pas encore tué l’humanité.

On se le promet ? L’Etat n’a pas encore tout raconté.

Tenons parole. Vivre avec cette injustice est notre péché à tous. Je salue tous ceux d’entre-nous qui s’y opposent.

Karin Karakaşlı


Portrait d’auteur : Perihan Mağden

Couverture du roman Ali ile Ramazan, paru chez Dogan Kitap en 2010.

L’anthologie MEYDAN | la place présente sous les hashtags #grandir #lutter #aimer #êtreaccro, un extrait du dernier roman de Perihan Mağden intitulé Ali ile Ramazan/Ali et Ramadan. Ce roman est parfois sombre et dur, j’en ai perdu le sommeil en traduisant les quelques pages que je propose dans MEYDAN | la place. Il est extrêmement touchant et sincère, c’est aussi une écriture contemporaine unique.

Perihan Mağden a écrit et publié des romans, de la poésie, de nombreux essais et éditoriaux dans la presse. Orhan Pamuk dit de Mağden qu’elle « est parmi les écrivains les plus inventifs et francs de sa génération. »

Perihan Mağden est une auteur controversée en Turquie, et elle n’a certainement pas sa plume dans sa poche. Fin 2005, elle prend la défense dans un éditorial d’un jeune objecteur de conscience emprisonné, ce qui lui vaut d’être attaquée en justice par l’armée. Huée par une foule hostile lors de son procès, elle est finalement acquittée. Mais les critiques et la haine de certains ne cessent de la poursuivre, comme elle l’explique d’ailleurs elle-même, et qui tourne au harcèlement.

Que connaît-on de Perihan Mağden en français ? Un seul roman, son premier écrit en 1991 et traduit en 2003 chez Actes Sud : Meurtres d’enfants messagers. Or Perihan Mağden a publié plusieurs romans entre 1991 et 2010, traduits à travers le monde : en anglais, en coréen, en grec, en hongrois, en néerlandais, en italien, en albanais… Parmi ceux-ci, Iki genç kızın romanı/Le roman de deux jeunes filles qui a été comparé à L’attrape cœur de Salinger pour la façon dont il capture l’angoisse adolescente. Cette œuvre a été adaptée au cinéma par Kutluğ Ataman et fut un succès majeur en Turquie. Son dernier roman Ali et Ramadan publié en février 2010 et qui raconte la courte histoire de deux jeunes orphelins homosexuels a fait la une de la presse littéraire et générale en Turquie.

Couverture de la nouvelle édition de "Ali ile Ramazan" parue chez Everest

À travers son œuvre Perihan Mağden nous raconte l’histoire de ceux que la société oublie, ceux qui se retrouvent à la page des faits divers dans les journaux comme Ali et Ramadan, ceux qui se perdent dans grandeur de la ville et dans l’angoisse de l’adolescence, comme les deux jeunes filles de son roman, Behiye et Handan. Tous ces personnages sont victimes du regard d’une société intolérante face à ceux qui sont différents ou dans le besoin. Les oubliés de la société, les rejetés du gouvernement, de l’armée, de leurs parents… Et le génie de Perihan Mağden est de raconter ses vies, parfois trop courtes comme c’est le cas pour Ali et Ramadan, sans tomber dans le sentimentalisme ou les clichés. Perihan Mağden nous montre l’humain et non la victime. Elle ne veut pas que l’on pleure sur le sort de ces personnages, elle nous pousse à nous rappeler que nous sommes avant tout humains.

J’espère sincèrement que nous pourrons vous présenter plus de textes (et des romans complets) de cette auteur essentielle de la littérature contemporaine turque.


Retour aux coulisses de Meydan – Making of

C’est avec un immense plaisir que j’ai lu l’article publié par François Bon ce matin sur le tiers livre. Il y présente sa version du Making-of de Meydan | la place, une réelle aventure comme vous pouvez le constater dans son billet. Dans cet esprit de travail d’équipe et de complémentarité, je partage ici ma version du making-of de Meydan | la place.

Bir varmış bir yokmuş | il était une fois à Bruxelles un énième événement pour discuter du livre numérique où François était invité à parler. Parmi les intervenants il y avait aussi Virgine Clayssen, que j’avais rencontré au BookCamp de Paris quelques mois auparavant. J’étais quant à moi dans le public. Je savais que je voulais parler avec François, mais pour une obscure raison, je n’osais pas. Le boost, c’est Virginie qui me l’a donné ce jour là. Je lui ai parlé de mon envie de présenter une plus grande variété de textes contemporains turcs et que je pensais pour cela à Publie Net, “Mais je n’ose pas trop approcher François” lui avais-je dit. “Va lui parler, il est là” m’avait-elle répondu, l’air de dire, mais enfin, il n’a jamais mangé personne. Je fonce donc (merci Virginie!). Et quelle belle rencontre, avec dès le départ un esprit d’ouverture. Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai eu peur de lui en parler. Sans doute parce que d’autres éditeurs ont été beaucoup moins ouverts (carrément fermés) envers les textes contemporains turcs que je leur proposais en traduction.

Parlons-en de ces textes: parfois sombres, difficiles, pas du tout représentatifs de l’image que l’on a de la Turquie. Du coup, c’est peut-être difficile à vendre un choix de textes pareils: deux orphelins homosexuels qui terminent tués au bout d’une corde, un roman entier sur l’oubli, ou encore la vision d’une jeune journaliste turque sur la guerre du Liban de 2006. “Ça n’intéressera pas le lectorat X ou Y”… un argument auquel je ne crois absolument pas. Tout peut intéresser tout le monde. Lorsque l’on me demande “Mais qui va lire ces textes” je suis déconcertée. Peut-être très naïvement, je crois au potentiel d’ouverture d’esprit des lecteurs, surtout en numérique. Je n’ai donc pas peur. Ces textes intéresseront certains, pas tout le monde, et ce n’est pas le but de forcer les gens à tout lire, mais ceux qui auront envie de les découvrir vivront une expérience de lecteur forte. J’en suis certaine.

La diversité des textes est une réelle richesse mais elle a posé un défi énorme pour moi en tant que traductrice. Passer de la langue de Perihan Mağden à celle de Latife Tekin n’est absolument pas simple. Tous ces auteurs ont un style, un langage, une histoire bien à eux. J’ai eu des moments de doute, des maux de tête (mais notez que je suis migraineuse), le destin de Ali et Ramadan (Perihan Mağden) a même hanté mes nuits, j’ai eu la trouille de ne pas être à la hauteur d’une immense plume telle que celle de Tekin, et puis je me suis aussi demandée si je ne choisissais pas des textes parfois trop sombres. Des questionnements qui me qui me poursuivront certainement à l’infini! C’est pour cela que ce genre d’aventure ne se vit pas en solo. Christine Jeanney a offert une aide très précieuse et un soutien réel pendant toute la relecture des textes. Elle a toujours su poser les bonnes questions, pas dans l’esprit de “correction” mais plutôt un souci de comprendre et vivre les textes profondément et s’assurer de la qualité finale de la version française. Et puis il y a la confiance de François, qui m’a laissé une liberté totale dans mes choix. Sans doute parce que derrière tout cela, j’essaie avant tout de rester sincère.

Ensuite l’équipe s’est agrandie, car les bonnes idées pour explorer le numérique, il faut les appliquer. L’intégration des enregistrements audios des auteurs, les photographies, les lettres de l’alphabet turc (faites la connaissance du i sans point, ı, et je ne vous parle même pas de sa prononciation)… tous ces défis ont été surmontés par un duo d’enfer: Roxane Lecompte et Gwen Catala. Sans eux, on n’y serait simplement pas arrivé! Donc un immense merci à tous les deux.

Tout cela me motive encore plus à continuer. La preuve, je suis déjà occupée à sélectionner les textes du prochain volume…


Construire chaque jour

Partant de l’idée que MEYDAN | la place est un projet qui se veut en construction, j’ai accompagné les textes présentés et traduits de photographies de la construction de la nouvelle ligne de métro stambouliote: Marmaray.

Marmaray va lier les deux rives du Bosphore… sous l’eau. Un tunnel se creuse au fond de la mer Marmara, sous les jupes de Kız kulesi – La Tour de Léandre, faisant rêver les habitants de cette gigantesque ville à des déplacements plus véloces mais sans aucun doute toujours aussi pressés. Aussi fascinante que le projet de construction en lui-même est la découverte à chaque nouveau creusage d’un site archéologique. Ce n’est pas simple de creuser dans une ville aussi riche historiquement et culturellement que Istanbul.

Marmaray avance donc, en douceur, en découvrant. Tout comme nous le faisons avec MEYDAN | la place. Nous découvrons, nous construisons.

Voici quelques photos de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor, qui ne sont pas publiées dans ce premier volume de MEYDAN | la place (je vous rassure, il y en a d’autres tout le long des textes).

Attention, travaux en cours au-dessus. (c) Erinç Salor

Attention, travaux en cours au-dessus (de vos têtes) (Marmaray). (c) Erinç Salor

Le tunnel (Marmaray) (c) Erinç Salor

Le tunnel (Marmaray) (c) Erinç Salor

Construire jusqu'à l'infini (Marmaray) (c) Erinç Salor

Construire jusqu'à l'infini (Marmaray) (c) Erinç Salor

Le béton s'écrit (Marmaray) (c) Erinç Salor

Le béton s'écrit (Marmaray) (c) Erinç Salor

Remerciements à Gülbin Salor et à la société en charge du projet Marmaray de nous autoriser à publier ces images dans MEYDAN | la place.


Latife Tekin en toute franchise

Latife Tekin est présente dans le premier volume de Meydan | la place avec un extrait de son roman Unutma bahçesi/Le jardin de l’oubli (2005)un de ces romans les plus récents qui a été primé par le prix littéraire Sedat Simavi, parmi les plus prestigieux en Turquie. Tekin a récemment participé à une rencontre publique, Sözünü sakınmadan (En toute franchise), rendez-vous littéraire stambouliote organisé par le site littéraire Sabit Fikir au musée Istanbul Modern.

La rencontre se déroule en turc et  la vidéo n’a malheureusement pas de sous-titre. Je vous propose donc ici un court résumé qui vous permettra de faire un peu plus connaissance avec cette grande dame de la littérature contemporaine turque.

Entourée des critiques littéraires Semih Gümüş et Ömer Türkeş, Latife Tekin raconte son activisme politique de la période du coup d’état et la naissance de son premier roman Sevgili arsız ölüm (Chère mort effrontée, non traduit en français) qu’elle dit avoir d’abord raconté à ses amis lors de leurs réunions politiques, cachés dans leurs appartements, “c’étaient d’abord des histoires orales” explique l’auteur. Ce premier roman fut un énorme succès et reste un préféré de cette génération qui a vécu de près le coup d’état de 1980. Tekin rit de la notion de succès “Orhan Pamuk me narguait à l’époque, me disant que l’on se souviendrait toujours de moi avec Sevgili arsız ölüm, ha ha ha, comme s’il se vengeait” (rires). Les critiques rappellent que Pamuk a passé le cap d’être reconnu pour son premier roman Cevdet Bey et ses fils, ce à quoi répond Tekin, piquante mais avec beaucoup d’humour et d’amitié “on pourrait dire que Cevdet Bey n’est pas un aussi bon roman que Sevgili arsız ölüm” (voyez +/- la 26ème minute de la vidéo pour écouter les rires amicaux de l’auteur).

Elle se revendique également plus proche des poètes que des écrivains et se refuse le terme de “romancière”. Elle se nourrit surtout de la poésie, qu’elle a écrit avant même de commencer à écrire en prose. “Je n’ai jamais vraiment aimé le roman” dit Tekin, “comme j’allais raconter les défavorisés [ce qu'elle fait avec brio dans Contes de la Montagne d'ordures], je me suis mise à la recherche de leur langue.” En parlant d’écriture, Tekin dit ne pas comprendre les auteurs qui publient un nouveau roman chaque année. C’est sans doute le rythme fou d’une ville comme Istanbul qui impose cette course à l’écriture, dit-elle. “Ce n’est pas une chose simple d’être un être humain” dit Tekin, expliquant qu’elle approche l’écriture de façon très lente. “Je n’ai rien écrit depuis sept ans” dit l’auteur qui avoue penser tout doucement à un nouveau texte. “Si je dois donner ma vie à l’écriture, autant que ce soit mémorable.” Lorsque son éditeur lui demande d’écrire plus souvent si elle ne veut pas que les lecteurs l’oublient, Tekin répond qu’elle se sent très bien dans ce rythme et qu’elle “s’en fout”, qu’elle ne court pas après le succès. Tout va trop vite à Istanbul et c’est pour cela qu’elle est sortie de ce rythme (l’auteur vit à Gümüşlü, dans le Sud du pays). Il y a ensuite le rôle de “star” que l’on donne à certains auteurs, cette vie que Tekin a choisi d’ignorer, “je ne veux pas courir derrière tout ça” dit l’auteur, “j’ai vu qu’être auteur n’allait pas être suffisant… que j’allais perdre ma liberté au nom des désirs des autres.” C’est ainsi que Latife Tekin s’est retirée sans pour autant perdre son lectorat. Tekin se sent aussi de plus en plus proche de la nature.

“Je n’écris pas pour communiquer, j’écris pour m’échapper.”

Cette solitude, ce besoin de s’échapper et d’être en paix avec soi-même sont perceptibles dans son roman Le jardin de l’oubli dont vous pouvez lire des extraits dans le premier volume de MEYDAN | la place.

Je comprends beaucoup mieux à présent pourquoi Latife Tekin n’a jamais répondu à mon e-mail lui demandant qu’elle lise un extrait du Jardin de l’oubli que l’on allait ajouter à l’anthologie. J’ai un profond respect pour sa franchise et la sincérité de son écriture. Quant au rythme de sa langue et à sa voix, vous ne les découvrirez pas dans l’ePub de MEYDAN|la place mais vous pouvez les retrouver dans cette vidéo.


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